La loutre, le kayakiste et la santoire...
Par CKM le jeudi, avril 26 2007, 10:20 - Humeur - Lien permanent
C’est étonnant comme la loutre et le kayakiste se ressemblent. En tant que
mammifère, tous deux commencent la vie un téton plein de lait entre les
dents. Même les plus secoués ou médaillés d’entre nous y sont allés de leur
petite tétée. La loutre est un carnivore mustélidé aquatique aux pattes
palmées, mangeur de poissons.
Bon, et alors !
Goûts culinaires et appartenance familiale mis à part, nous pouvons nous
sentir proche du portrait. L’espèce commune vit en solitaire sur de vaste
territoire près des cours d’eau et habite dans de petits terriers sur la
berge possédant deux ouvertures : une qui donne sur l’eau et l’autre qui
permet d’aérer l’habitation tout en restant à l’écart des nuisances de
toutes sortes. De plus l’animal aime les rivières propres
et non polluées. Alors là, vous n’allez pas me dire ! Qui n’a pas fantasmé
une vie pépère au bord de son spot à l’abri des emmerdes. A croire que cette
bestiole a oublié d’être bête. Elle au moins, vit nos rêves et n’envie que
modérément nos embouteillages.
La loutre nage très bien, jusqu’à 12 km et peut rester 8 minutes sous l’eau.
Ses pattes sont palmées comme les canards et lui servent de rames pour
remonter le courant. A quelques détails de performance prés nous avons tous
en mémoire des exploits du même genre après une baignade prolongée et passée
depuis à la postérité. Il y en a même qui essaye d’imiter certaines
caractéristiques morphologiques de la loutre en cherchant à fermer
automatiquement leurs oreilles et narines à l’entrée du bouillon. La loutre
siffle et glousse, elle adore jouer comme nous. Bref, j’arrête là. Mais vous
voyez, les points communs sont nombreux exceptés peut-être, la qualité des
poils et la taille de la moustache qui pour le kayakiste sert rarement de
radar.
Alors, figurez-vous que pour toutes ces raisons, ces deux énergumènes se
retrouvent parfois sur certaines rivières comme la Santoire dans le Cantal.
Ici, la loutre vit à l’année. Elle patauge dans cette belle vallée d’origine
glacière, dans le Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne qui prend sa
source au pied du Puy Mary à plus de 1000 mètres d’altitude. Le kayakiste la
rejoint plutôt à la fraîche, c’est à dire en hiver. La descente de la
Santoire jusqu’à la Rhue en aval de Condat, offre parmi les derniers et les
plus beaux kilomètres sauvages d’une région ayant déjà déraisonnablement
aménagé ses cours d’eau. Pour la loutre comme pour le kayakiste nous
dénombrons finalement peu d’individus en cette belle vallée. Malgré les lois
de protection et le classement en bon état de la Santoire au titre de la
Directive Cadre Européenne sur l’eau, la loutre est ici comme partout
ailleurs en Europe menacée.
Pour le kayakiste, les enjeux sont d’une autre nature. Pas assez fun la
Santoire, trop naturel peut-être, trop aléatoire. Et c’est peut-être tant
mieux pour ceux qui en connaissent les secrets.
La Santoire est aujourd’hui sous la menace d’un projet hydroélectrique au
niveau de la commune de St Bonnet de Condat. Le projet est porté par la
société JOUVAL. Comme d’autres usiniers sévissant dans d’autres régions, il
s’agit là d’un véritable champion. L’enquête d’utilité publique est prévue
du 26 février au 27 mars. Le projet comprend, entre autre, la réalisation
d’un barrage de 3,80 mètres de haut, une conduite forcée sur près de 3 km.
La routine.
D’un côté l’illusion de revenus fiscaux pour les collectivités sous couvert
de responsabilité énergétique et de l’autre les tenants d’une valorisation /
protection responsable et durable des tous derniers espaces naturels d’eau
vive. La loutre n’a pas attendu pour combattre. C’est vrai qu’il s’agit là
de son habitat et non pas seulement de son terrain de jeu. La loutre fait
régulièrement des rondes sur son territoire pour écarter les prédateurs de
tous poils.
Suffisamment en tous les cas pour avoir déjà mobilisé avec ses copines la
truite et l’ombre un collectif d’associations « Dordogne Vivante » dont
l’objet est de défendre activement les rivières du bassin versant de la
Dordogne. La loutre doit se battre. Elle ne peut fuir. Le kayakiste pianote,
gère ses contradictions, fait taire les plus turbulents, attend dans son
coin pour constater les dommages, prend l’avion pour retrouver l’eldorado,
retourne sagement en bassin, se méfie davantage des protecteurs de la loutre
et de la truite que des usiniers. Les bétonneurs, c’est vrai, concèdent
parfois des lâchés. Pour la loutre c’est insuffisant.
Et de ce point de vue là, le kayakiste et la loutre ne sont pas toujours de
la même espèce.
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