C’est étonnant comme la loutre et le kayakiste se ressemblent. En tant que mammifère, tous deux commencent la vie un téton plein de lait entre les dents. Même les plus secoués ou médaillés d’entre nous y sont allés de leur petite tétée. La loutre est un carnivore mustélidé aquatique aux pattes palmées, mangeur de poissons. Bon, et alors ! Goûts culinaires et appartenance familiale mis à part, nous pouvons nous sentir proche du portrait. L’espèce commune vit en solitaire sur de vaste territoire près des cours d’eau et habite dans de petits terriers sur la berge possédant deux ouvertures : une qui donne sur l’eau et l’autre qui permet d’aérer l’habitation tout en restant à l’écart des nuisances de toutes sortes. De plus l’animal aime les rivières propres et non polluées. Alors là, vous n’allez pas me dire ! Qui n’a pas fantasmé une vie pépère au bord de son spot à l’abri des emmerdes. A croire que cette bestiole a oublié d’être bête. Elle au moins, vit nos rêves et n’envie que modérément nos embouteillages. La loutre nage très bien, jusqu’à 12 km et peut rester 8 minutes sous l’eau. Ses pattes sont palmées comme les canards et lui servent de rames pour remonter le courant. A quelques détails de performance prés nous avons tous en mémoire des exploits du même genre après une baignade prolongée et passée depuis à la postérité. Il y en a même qui essaye d’imiter certaines caractéristiques morphologiques de la loutre en cherchant à fermer automatiquement leurs oreilles et narines à l’entrée du bouillon. La loutre siffle et glousse, elle adore jouer comme nous. Bref, j’arrête là. Mais vous voyez, les points communs sont nombreux exceptés peut-être, la qualité des poils et la taille de la moustache qui pour le kayakiste sert rarement de radar. Alors, figurez-vous que pour toutes ces raisons, ces deux énergumènes se retrouvent parfois sur certaines rivières comme la Santoire dans le Cantal. Ici, la loutre vit à l’année. Elle patauge dans cette belle vallée d’origine glacière, dans le Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne qui prend sa source au pied du Puy Mary à plus de 1000 mètres d’altitude. Le kayakiste la rejoint plutôt à la fraîche, c’est à dire en hiver. La descente de la Santoire jusqu’à la Rhue en aval de Condat, offre parmi les derniers et les plus beaux kilomètres sauvages d’une région ayant déjà déraisonnablement aménagé ses cours d’eau. Pour la loutre comme pour le kayakiste nous dénombrons finalement peu d’individus en cette belle vallée. Malgré les lois de protection et le classement en bon état de la Santoire au titre de la Directive Cadre Européenne sur l’eau, la loutre est ici comme partout ailleurs en Europe menacée. Pour le kayakiste, les enjeux sont d’une autre nature. Pas assez fun la Santoire, trop naturel peut-être, trop aléatoire. Et c’est peut-être tant mieux pour ceux qui en connaissent les secrets. La Santoire est aujourd’hui sous la menace d’un projet hydroélectrique au niveau de la commune de St Bonnet de Condat. Le projet est porté par la société JOUVAL. Comme d’autres usiniers sévissant dans d’autres régions, il s’agit là d’un véritable champion. L’enquête d’utilité publique est prévue du 26 février au 27 mars. Le projet comprend, entre autre, la réalisation d’un barrage de 3,80 mètres de haut, une conduite forcée sur près de 3 km. La routine. D’un côté l’illusion de revenus fiscaux pour les collectivités sous couvert de responsabilité énergétique et de l’autre les tenants d’une valorisation / protection responsable et durable des tous derniers espaces naturels d’eau vive. La loutre n’a pas attendu pour combattre. C’est vrai qu’il s’agit là de son habitat et non pas seulement de son terrain de jeu. La loutre fait régulièrement des rondes sur son territoire pour écarter les prédateurs de tous poils. Suffisamment en tous les cas pour avoir déjà mobilisé avec ses copines la truite et l’ombre un collectif d’associations « Dordogne Vivante » dont l’objet est de défendre activement les rivières du bassin versant de la Dordogne. La loutre doit se battre. Elle ne peut fuir. Le kayakiste pianote, gère ses contradictions, fait taire les plus turbulents, attend dans son coin pour constater les dommages, prend l’avion pour retrouver l’eldorado, retourne sagement en bassin, se méfie davantage des protecteurs de la loutre et de la truite que des usiniers. Les bétonneurs, c’est vrai, concèdent parfois des lâchés. Pour la loutre c’est insuffisant. Et de ce point de vue là, le kayakiste et la loutre ne sont pas toujours de la même espèce.