Il y a peu, une de mes amitiés de patauge me balance par courriel cette terrible question. Au fait, c’est coté combien le Gouffre des meules ? Les candides trouveront cette question un peu obscure. Mais pour ceux qui un jour se sont retrouvés sur le Haut-Tarn à zieuter le bestiau ou pire, à l’envers dans le bazar, l’affaire est bien plus importante que la couleur de sa pagaie ou l’estimation de la profondeur du trou de la sécu. Le Gouffre des meules, c’est du quoi ? Du 5 ou du 6 ? C’est vrai que depuis que nous savons que Kayak Cévennes va sortir en décembre, moi aussi je n’arrête plus de cogiter. A vrai dire, je n’en dors plus. A croire qu’il existe encore en France de dangereux hurluberlus, suffisamment philanthropiques pour publier la description par le menu de ces dépotants qui turlupinent nos tribus depuis belle lurette. Et là, inutile de préciser que le bouquin du père Henri Denis et sa bande de compères a de quoi nous faire reprendre une cure de pastilles Renie. Deux ans de repérage, six mois de gestation, pour au final un bébé de 288 pages en français et anglais avec en prime les points GPS des embarquements et débarquements, histoire d’éviter aux zozos le plan sangliers mais beaucoup plus rarement celui de la truite saumonée. En tous les cas voilà un objet de torture qui va atterrir vite fait bien fait dans la boîte à gants de mon tas de bout, avant de sonder le fond de la Dourbie, planer sur la Bourges ou titiller les secouants du Haut-Tarn. Alors, le Gouffre des meules, c’est à quel tarif dans ce topo-guide ? Renseignement pris, c’est visiblement le max et sans possibilité de réduction pour les groupes, les étudiants ou les seniors. Pour bibi ça paraît très bien le six. Pour tout vous dire, la simple évocation de cet endroit diabolique de Lozère me réactive illico mes rhumatismes, doublés parfois d’une poussée virulente de plaques rouges. Mon médecin m’a dit que c’était sans doute psy. Les souvenirs de moments de solitude sans doute. Car chaque fois que je me suis fait pulvériser dans ce passage sous les regards goguenards des lourdauds, je me suis toujours dis en rassemblant le matos éparpillé dans la piscine du bas que c’était tout de même du sévère. D’autant que généralement, la petite baignade se déroule en des saisons et une contrée suffisamment clémentes pour vous demander de dégivrer au chalumeau votre combi collée raide, comme un bâton au panneau du camping de Pont de Monvert. Au final, je me dis que quelque soient nos révélations ou prières devant la margelle, le nombre d’engelures aux doigts, les centimètres de neige sur les bords, le fond, la marque, la taille, la couleur de nos barcasses, l’âge du capitaine et le nombre de Chartreuses vertes ingurgité, ce gouffre fricote tout de même avec le haut du panier de la WW nationale. Je pensais donc que l’affaire était réglée et que le six reflétait tout de même bien l’ambiance générale du dépotant. Tu parles. Le cador de mon groupe, qui lui aussi ne dort plus mais saute généralement l’affaire sans état d’âme, me balance l’autre jour que coller 6 au gouffre des Meules c’était tout de même un peu copieux : « Tu comprends, avec ce que les gusses s’envoient aujourd’hui en Norvège ou au Chili, cette babiole descendue en péniche, c’est tout de même plus près du 4 sup ». Bon, je n’ai pas répondu. Du 4 ! Et pourquoi pas du 3, voire du 2 avec possibilité de stages UCPA ? C’est vrai que depuis que l’on confond une flopé d’infrans avec la foire du trône et que YouTube multiplie les images d’extra-terrestres, je ne suis plus sûr de rien. Que l’on ait gardé quelques neurones sous le casque ou pas, on peut tout de même se dire que le 5 et le 6 regroupent toutes sortes de bazars plus ou moins comestibles, un peu comme dans les rayons de la Farfouille. On y trouve de tout, du rapide d’entrée de la basse Guisane franchi en canoë bois par les équipes du CCF aux gros bastringues du Rio Baker. Dans un sens, c’est démocratique. Même les laborieux comme moi peuvent rouler les mécaniques à bon compte. Bref ! N’y voyant plus tout à fait clair, je me suis donc retourné sur les cotations officielles pour vaincre mes angoisses. Je croyais trouver la réponse définitive en me coltinant du sérieux : l’arrêté jeunesse et sport du 04 mai 1995. Je croyais. Car autant tout de suite vous dire que depuis je ne sais plus trop quoi en penser. En tous les cas, à la lecture pour le moins riante du doc, le gouffre des Meules ne peut pas être classé 6 ni même 5 : « Classe VI, limite de navigabilité, généralement impossible, éventuellement navigable selon le niveau des eaux, grands risques. Classe V, extrêmement difficile, reconnaissance inévitable, vagues, tourbillons, rapides à l’extrême, passages étroits, chutes très élevées avec entrées et sorties difficiles ». Généralement impossible? En tous les cas, chaque fois que, contraint par la bande, je donne trois coups de pelles dans le coin, j’ai toujours du mal à faire comprendre à mes tortionnaires le concept. Pour eux, quand il y a de l’eau un mois dans l’année, tous les passages sont de fait généralement impossibles. Donc, quand le robinet est ouvert, tout devient exceptionnellement possible. Éventuellement navigable selon les niveaux d’eau ? Bon c’est bien vrai pour le gouffre mais en réalité valable aussi pour tous les pissoux. De là à ce que nous cotions 6 le Charlemagne pour cette raison. Grands risques, reconnaissance inévitable ? Pour moi, c’est évident! Mais pour les virtuoses du gros? Entrées et sorties difficiles ? Non plus, on ne peut pas considérer que les problèmes principaux du gouffre des Meules soient l’entrée et la sortie. Pour entrer, il suffit d’une petite absence, trois canettes de Red Bull et une petite reprise dans le planiol amont et zou. Pour la sortie, c’est encore plus expéditif. On ferme les yeux, la bouche et les oreilles et on attend la détonation finale. Le problème, c’est en réalité les chicaneries du milieu. En plus, on ne peut pas dire qu’elles soient composées de vagues, de tourbillons, passages étroits et chutes très élevées. Bref ! Si ce n’est pas raisonnablement du 1, 2, 3, 4 et pas davantage du 5, 6, c’est du combien le Gouffre des meules ? Je ne sais plus. Je ne sais vraiment plus. D’ailleurs, au final, je me demande si je veux bien savoir. De toute façon, Gouffre des meules ou pas, la plus raisonnable des cotations n’est-elle pas celle qui propose de lire sur place et par soi-même la rivière et ses rapides ? Le meilleur topo-guide n’est-il pas celui qui en donne simplement les clefs d’accès ? Si c’est le cas, Kayak Cévenne est de ceux-là et c’est tant mieux.

Stéphane Roux