J’ai le blues. C’est toujours la même chose. Une sorte de gueule de bois doublée d’une grosse déprime. Les hurluberlus de mon équipe me disent que je suis trop sensible. Ils font sans doute les marioles pour me remonter le moral mais je sais qu’ils ne sont pas au mieux eux aussi. Non, c’est clair, je ne suis pas bien du tout. C’est sûr que la rentrée y est un peu pour quelque chose. Depuis le temps je devrais pouvoir faire gaffe. Pourtant, rien n’y fait. A chaque retour de Slovénie, j’y vais de mon gros coup de mou. Va bien falloir quelques godets de Chartreuse et une petite série de Vénéon pour me remonter. D’un autre côté, il y a tout de même de quoi. Passer en deux coups de cuillères à soupe de la Soca à nos lieux de patauges hexagonaux reste un exercice d’une rare brutalité. Non pas que nous n’avons pas quelques beaux spots à titiller mais comment vous dire ? Imaginez tourner tout un repas au Champagne et devoir vous rabattre sur une Blanquette à l’heure de l’omelette norvégienne. C’est un peu quif-quif. Le pied intégral suivi d’une bonne grosse baffe. Pour l’aller, pas de problème. Un bidon de Red Bull, une pipette dans la bouche et zou. Le compteur bloqué à quatre vingt sur l’autoroute, les barcasses sur le toit n’ont qu’à bien se tenir. Bovec nous voilà. Mais pour le retour, bonjour les migraines. Obligé de tourner à la camomille et faire quelques paliers de recompression en passant par l’Inn, l’Oetz ou quelques autres dépotants du Val d’Aoste. Et cette année, je ne sais pas pourquoi mais l’affaire est encore plus duraille. Peut-être un peu l’âge qui joue. Non pas que mes artères ne supportent plus les retours sur terre. Non ! Simplement voilà, contrairement à bibi, la Soca et les pépites alentours ont cette qualité improbable de ne pas prendre une ride ou presque. Et là, pour le coup et d’un point de vue des affres du temps, faut tout de même dire que je ratatine bien plus vite que cette jeunette géologique aux yeux turquoises. De ce point de vue, par chez nous, la situation est souvent plus équilibrée. La plupart du temps on se sent avantageusement rouillé au même rythme que nos rivières. Il y a même parfois des parcours qui semblent plus rapidement attaqués que nous. Bon, il s’agit là tout de même d’une très petite compensation morale dont je pourrais allègrement me passer. Mais bon ! Alors, c’est vrai, les tatillons de l’esprit kayak me diront que la Soca se fait tout de même payer depuis quelques années. Pas loin de sept euros la semaine pour un kayak. D’accord. Et qu’il ne faudrait pas que cela se généralise. Sans doute. Encore que si c’était pour la bonne cause ? Tenez, pour continuer à naviguer sur la Rizzanese ou la Santoire. D’autres me diront qu’il y a trop de monde et que les campings sont à craquer. Bon ! D’un autre côté vous n’avez qu’à bien choisir vos voisines. Je vous dirais bien aussi que j’y ai vu deux ou trois grues trainer sur un chantier non loin des chutes de la Boca. Il faut bien que je ronchonne à mon tour pour quelque chose. Non, vraiment, pour le reste, la Soca et les pépites alentours restent diaboliquement belles. Une beauté vive comme une fenêtre ouverte en grand sur nos contrées rêvées et nos délires les plus fous de kayakistes. Nos nostalgies un peu aussi des parcours perdus ou des amours secrets. Une immuable grâce telle une force s’imposant à toute la vallée. Aux hommes aussi invités à l’admirer et la préserver. La Soca est à elle seule un univers fait d’écume et de calcaire blanc excluant toutes sortes d’artifices, rendant d’emblée caduque les modes futiles, excluant les excès. La Soca est de ces lieux magiques qui impriment à l’homme l’esprit de l’écume. Un esprit comme un souffle qui fait passer le kayak dans l’accessoire. Non pas que l’on ne soit pas ici bienvenus et les plus heureux des barbotants. Tout au contraire. Simplement, la star, le spectacle, ici, c’est elle. C’est elle que l’on contemple et pas l’inverse. La rivière s’impose de toutes ses forces et de toutes ses beautés. Peu importe le modèle de la barcasse, le style ou le look du baigneur. Ici, le Bavaria K5 ou le Gatino de papy fait l’affaire. Le Rhomer vintage vissé sur la tête, une azzali bois dans les mains, le pépère est invité par la belle à goûter à la source de la vie. Personne ne se moque. La tribu hétéroclite qui navigue sur la Soca constitue une sorte d’écomusée. Le fanfaron stické des deux bosses au casque est zieuté avec indulgence comme un gamin se prenant pour Zidane en jouant au foot dans le jardin. Le kayakiste sur la Soca, s’efface, n’est plus le sujet. De toute façon il ne peut lutter. Et là, que l’on veuille ou non, on touche ici à l’essentiel. Une approche de la rivière qui fait du bien, apaise, enrichie l’âme et l’esprit. Sur la Soca, ton casque trucmuche dernier modèle, on s’en tape. Ta pagaie ergonomique machin chose à 600 euros, pareil. Tes figures freestyle ? Limite grotesques, hors sujet telle une bonne blague grasse balancée à voix haute en plein recueillement. Ici le kayakiste cause au pêcheur à la mouche planté au milieu du cours. L’inverse est vrai aussi. Ici, la température arctique de l’eau n’empêche personne de lâcher la pelle à tout moment pour plonger à poil dans une vasque. Sur la Soca, l’homme devient un humble et sensible invité. Ce faisant, il apprend aussi à se reconnaitre en tous ceux qui comme lui respectent et ressentent l’eau vive quelle que soit sa manière d’y accéder.