Il y a des fois où il est nécessaire de se jeter à l’eau. Vous me direz que pour des amateurs de patauge l’affaire semble couler de source. Evidemment ! Encore que de manière perverse, je pourrais toujours vous dégotter deux ou trois spots dont la couleur et l’odeur pourraient vous en faire douter. Je ne dirais rien non plus des spécialistes de l’indoor dont la passion incompréhensible est de se tirer des grosses bourres sur des machines à pagayer dans le gymnase municipal. Non, rien à voir. Je veux tout simplement dire qu’il arrive dans la vie où il est nécessaire de prendre des risques et pas seulement en amont du dépotant de l’année. Et en l’occurrence pour moi aujourd’hui, il s’agit de vous annoncer un truc duraille. J’ai bien peur qu’après, il en sera fini du kayakiste pur et dure le couteau entre les dents. Mon excommunication sera complète et je vais devoir ramer dru pour qu’une tribu kayak daigne encore me laisser une petite place au fond du combi. Mais cela fait trop longtemps que je garde le secret. De toute façon, les furieux de mon team commençaient bien à se douter d’un truc. Et bien voilà : j’ai un faible pour la pêche à la mouche. Je considère même « Le Testament d’un pêcheur à la mouche » de John D. Voelker comme une sorte de bible pour kayakistes, enfin nuance, pour amoureux des rivières. Le genre de truc que nous devrions tenir entre nos mains comme une bigote son missel. Alors ? Ah ! C’est sure, c’a vous fout un coup. Et moi donc ! Pensez, à plus 40 piges, vivre une sorte de coming-out version eau vive. Bref, au départ, j’ai pris ce bouquin en prenant son titre au mot. Mon passif historique avec nos amis de la gaule me conduisait tout naturellement à ouvrir les pages de cette ode au lancer de soie avec la petite idée morbide que j’allais pouvoir me délecter d’une lecture qui généralement fleur bon le sapin pour son auteur. Ce n’est pas bien beau mais bon j’ai posé 20 euros sur le comptoir du libraire, mis l’ouvrage sous mon manteau en priant que personne ne me croise et en me disant que quitte à avoir un bouquin de pêche dans sa bibliothèque autant que se soit sous la forme d’une pierre tombal. Quelle erreur ! Quelle grossière erreur ! Je pensais retrouver perfidement tous nos amis avec qui nous avons l’habitude d’échanger des mots doux, l’hameçon dans le gilet, la canne sous la barcasse. La scène bucolique du pêcheur surpris de nous voir débouler en troupeau. Son étonnement suivi d’un petit rictus crispé ou d’une série spectaculaire de jurons en réponse à notre petit bonjour narquois. Je pensais entendre le fameux « mais s’cré bondieu de bon’soir, c’est t’y que c’est interdit d’y faire de votre truc ». La version pêche de la petite navigation en dehors des heures autorisées ou le jour d’ouverture. Cette fameuse journée où l’on nous conseille de taper un tarot histoire de ne pas nous les titiller d’emblée. Les histoires de 4x4 en travers du chemin nous conduisant à l’embarquement. L’équipe de rougeots, les bobs Ricard sur la tête, nous menaçant d’aller causer au garde champêtre. Nos réponses fleuries. Les sessions bourre pif qui vous mets en condition avant de batailler dans du gras. J’imaginais apprendre comment caller une brouette sur moellons ou pisser dans le réservoir des jeunes cons qui nous excitent les saumonés avec leurs canoekayaks. Bref ! Je m’attendais retrouver dans ce bouquin nos amis comme Astérix les Romains, le Quinze de France la rose ou Titi le Grosminet. Et bien, non, rien de cela. Tout au contraire. Pire. Je m’y suis vu comme dans un miroir. Ce testament véhicule un doux sectarisme comme je les aime. Tenez, pour cet illuminé tout ceux qui ne tâtent pas de la mouche et ne relâche pas leurs prises était jugés comme de vulgaires « lanceurs de barbaque ». Vous vous imaginez toiser sur votre spot un pêcheur et lui balancer ce sympathique qualificatif. Moi qui me croyais sévère avec mes insultes à deux balles du genre planches à repasser, boudin ou chit on top. Pire encore, ce satané pêcheur à la mouche qui détestait toutes formes de rapports artificiels aux courts d’eau, aimait aussi prendre son canoë et « se faire porter par le courant en s’imprégnant du paysage…en savourant la descente hédoniste et magique de cette formidable nouvelle rivière ». Il était deux heures du mat quand j’ai fini le bouquin. 211 pages d’histoires de pêche et aucune migraine. Miracle. 211 pages en pleine poissonnerie de plein air. Des histoires de truites loupées, prises et relâchées. Des trucs dont je me fous comme de la couleur de ma pagaie mais qui expriment bien plus que cela. Une passion commune pour la rivière. Et c’est sans doute là l’important. Comme un pont qui permettrait de laisser cinq secondes nos querelles folkloriques. Un appel pour tenter ensemble de sauver ce qui nous reste d’eaux vives sauvages. Ce bouquin parle de pêche, de mouche, de canne et de lancés. En ces temps où parfois les « amoureux de la nature » se tirent dans le dos, en chaussant les guêtres de l’auteur, je ne peux m’empêcher de penser à tous ce que nous pourrions faire avec les John D. Voelker de notre quartier pour venir en aide à nos rivières. « Je pêche parce que j’aime pêcher ; parce que j’aime les lieux toujours splendides où vivent les truites, et que j’abhorre ceux invariablement laids où vivent les gens….parce que, dans un monde où les hommes semblent pour la plupart passer leur vie à faire des choses qu’ils détestent, la pêche est pour moi une inépuisable source de joie et un petit acte de rébellion….parce qu’il m’est idée que les hommes font un seul passage sur terre et que je voudrais pas gâcher le mien…parce que le bourbon est toujours meilleur quand on le bois dans un vieux gobelet de fer blanc. Je pêche non pas parce que je considère cela comme particulièrement important, mais parce que je soupçonne la plupart des autres préoccupations des hommes d’être tout aussi vaines et rarement aussi plaisantes. ». Nous aussi, Monsieur Voelker et avec tous ceux qui par delà votre mort ont repris la flamme du bout de leurs lignes ou à l’aide d’une pagaie. SR