Et bien mes lascars, je vous y prends. La main dans le sac. Je ponds un titre un peu provoc et vous voilà à vous palucher la rubrique comme si de rien n’était. Autant vous dire tout de suite que je ne suis pas fier de vous. A croire que dans le monde forcement vertueux et moral du sport, il y aurait comme un petit relâchement. Un corp sain dans un esprit sain c’est bon pour les cyclistes ou les tennismen en goguette à Miami ? Coubertin, revient, ils sont devenus fous. Non ! Si vous aviez eu un tantinet de moral vous auriez lâché illico le magazine comme une patate chaude avant d’évacuer les jeunes du club pour bruler le mag. Un titre de ce genre devrait nous valoir un courrier rageur pour résilier l’abonnement. Rien de tout cela, au contraire. Les timides ont déchiré la page pour la lire en cachette. Les plus blasés se sont saisis du truc l’air faussement dégagé. Un peu de lubrique dans un magazine sport. L’occasion est trop belle pour zieuter du X sans avoir à transpirer de honte chez votre buraliste. J’entends presque les réactions des plus pervers : « enfin ! CKM se décoince un peu et l’autre dingue va arrêter de taper sur les amateurs de gaules ou de béton». Et bien, non ! Les performances collectives, les curiosités anatomiques et autres emploies atypiques du petit jésus, pas de ça ici. Ce n’est pas parce ce que je suis callé au fin fond du magazine que je dois me laisser aller. Je resterais vigilant quant aux bonnes mœurs. Inutile d’insister. Je continuerais à être le garant d’une certaine tenue rédactionnelle et surtout iconographique. Et là, je sens que le combat va être duraille. Au sein même du comité de rédaction, je vois bien que la conversion à la culture string and surf ne suffit plus. Insidieusement le porno avance et marque des points. Et notre rédacteur en chef laisse faire. Inutile d’essayer lui refourguer un papier sans un truc un tantinet sexe. Le boss veut du lourd. Moi qui pensais qu’un ancien de l’équipe de France ne pouvait tomber dans le vice. Certes on a bien besoin de becter et au passage aguicher dans le sens du poil les lecteurs mais de là à tomber dans la bricole. Alors, je vous vois lever les yeux au ciel. Vous pensez certainement que j’exagère une fois de plus. Bin, tiens ! Les photos de Tyler Bradt sur le site de CKM ? C’est peut-être de l’imagerie pieuse pour premiers communiants? Son petit vol de 58 mètres, vous croyez que l’on peut en faire un illustré pour nouveaux nées ? Vous voyez un responsable d’école de pagaie coller dans le local club les posters de cet illuminé s’envoyant en l’air ? « Vous avez vu les marmots ? Si vous voulez votre pagaie verte vous savez ce qui vous reste à faire… ». Dans le jargon des spécialistes, le gars fait dans le hard. Du XXL pur et dure pour initiés. Un Roco Sifredi version eau-vive qui commence à prendre son pied qu’à partir de 40 mètres de chute. Et plutôt que de faire ses cochonneries dans son coin, le gars pavane histoire de se faire un peu de publicité. Pour quelle camelote d’ailleurs ? Une jupe anti-fuite ? Pour un plastique entièrement recyclable ? Des prothèses ? Des assurances vie ? Une démarche alternative et sportive aux soins palliatifs ? Et une petite vidéo du Salto Angel en C2 Leclerc ? Je cherche toujours un équipier. Je paye le voyage allé. Alors bien sur, histoire de se couvrir, on rajoute simplement au bas des photos que ce « genre de délire n’est pas recommandable ». Ah, bon ? C’est dommage de brider les vocations. Les kinés doivent pouvoir vivre aussi. Mais alors, si s’exploser en kayak d’une telle hauteur n’est pas recommandable pourquoi diffuser partout le valdingue ou ne pas réellement le condamner ? D’ailleurs est-il condamnable ? Certainement pas. Je lui laisse d’ailleurs sauter tout ce qu’il veut avec un kayak, une planche à voile ou une roue de camion. D’autres ont bien sauté les chutes du Niagara en tonneau. Car finalement que retenons-nous de ce genre d’acrobatie ? Un gros doute, une sorte de malaise, de gène? La taille des rouflaquettes ou le léger grain de l’hurluberlue? Un peu de tout cela sans doute. Suffisamment en tous les cas pour faire sensation, afficher sa bobine, combler l’actualité, chauffer la toile et être référencé sur YouTub. De l’enthousiasme et de l’envie ? Bof ! Un peu d’excitation et de voyeurisme ? Peut-être, comme pour une image un peu limites que l’on se refile par courriel. Au final, si peu de chose qui nous relie à la rivière et l’art si complexe de la maîtrise de l’écume. Une gloire éphémère, un geste quelque peu vide de sens qui n’a finalement de but que d’atteindre un orgasme un peu morbide d’adrénaline sans passer par les préliminaires. Quels que soient son niveau technique et sa pratique, le kayak impose une part de risque. Une part seulement, la plus réduite possible et qui de toute façon reste le moins bon indicateur pour mesurer ses performances. Car en rivière, la caresse de l’Onde si bien décrite dans le dernier ouvrage de Patrice de Ravel, offre tant de plaisirs profonds et durables à ceux qui ne résument pas aux seuls dangers leur communion avec l’écume.